Marius Niculae

Le rapport avec le passé communiste représente une double provocation : du point de vue de la vie politique la gestion du passé peut constituer toujours un thème du discours militant ; du point de vue scientifique le passé communiste donne l’occasion de débattre des hypothèses sur les clivages politiques, les théories de la path dependence, la théorie des partis politiques etc. La question des clivages reste une des plus disputées est les opinions concernant l’application de cette catégorie aux partis politiques roumains sont assez variées. Considéré le clivage fondateur de l’espace postcommuniste roumain l’opposition post-dissidence/postcommunistes[1], il reste quand même de nombreuses inconsistances saisies par Daniel- Louis Seiler et Jean- Michel De Waele. Ces derniers expliquent cette opposition par l’incapacité politique des partis roumains qui n’a fait autre chose que provoquer des blocages et exprimer le manque d’imagination dans la constitution des alliances politiques.

Sans être une adepte de la ligne de l’exceptionnalisme roumain, le cas de la transition roumaine est assez intéressant du point de vue des partis politiques et leurs efforts en tant qu’agents de la démocratisation. Faute de négociation ou de transition pactisée avec tout ce que ça implique dans une rétrospection historique, le système politique roumain s’articule sur la base de certains éléments très particuliers : l’existence d’une autorité révolutionnaire comprenant plusieurs anciens membres de la haute hiérarchie du Parti Communiste Roumain, la transformation de ce soi-disant forum en pouvoir intérimaire et puis en parti politique, l’organisation en hâte des premières élections libres, les violences internes et les comportements publiques des acteurs politiques, les relations difficiles avec la communauté internationales dans les premières années, la prééminence sur la scène politique des formations avec une origine enracinée dans le régime communiste etc. Parmi tous ces aspects une attention spéciale devait être accordée au destin des partis qui s’identifient, expressément ou pas, comme les héritiers de l’ancien régime communiste : le Parti Socialiste du Travail (PSM, qui est le seul qui assume le rôle de continuateur du Parti Communiste), le Parti Social Démocrate (PSD, ancien FDSN/PDSR qui est conçu au niveau de l’imaginaire politique comme le vrai héritier du PCR) et le Parti de la Grande Roumanie (PRM, qui rassemble d’anciens membres du PCR). Le problème des héritiers de l’ancien Parti Communiste Roumain se pose dans des termes très intéressants par rapport aux autres pays postcommunistes. Comme l’observe Alexandra Ionescu la grande absence du début du postcommunisme roumain est le Parti Communiste lui-même qui a disparu spontanément, la Roumanie étant par conséquent « le seul cas en Europe Centrale et Orientale ou l’ancien parti unique n’avait pas participé en tant qu’acteur institutionnel à l’effondrement du régime communiste. En revanche, le principal acteur qui s’était affirmé pendant la Révolution – le FSN – entretenait, tant au niveau sociologique, qu’au niveau institutionnel, des complicités avec le PCR»[2].

Plus de quinze ans après la chute du communisme dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale le thème de l’influence des ex-communistes sur la vie politique et l’évolution vers le projet démocratique revient avec une forte intensité sur l’avant-scène de l’intérêt public. En dépit des transformations subies par les partis politiques et leurs leaders et la construction d’une vision consensuelle (pluralisme, économie de marché, intégration européenne etc.) sur la voie de la démocratie roumaine, la campagne électorale des dernières élections de 2004 semble avoir rouvert l’opposition entre les post-communistes et les anti-communistes et les événements suivants ont montré un intérêt renouvelé pour une loi de la lustration. Pourquoi cette opposition est toujours un sujet de dispute ?

Une des explications peut être construite par rapport aux aspects présentés auparavant et liés à la spécificité de la transition roumaine. L’ambiguïté identitaire des partis politiques, soit les partis successeurs, soit les partis nouveaux, soit les partis historiques, une certaine continuité au niveau des personnalités qui ont assumé des rôles politiques, les décisions économiques (privatisations, restitutions etc.) très lentes etc. La renaissance de ce conflit peut provenir alors de la nécessité de trouver des boucs émissaires pour des décisions assez impopulaires ou non profitables du passé. La corruption est une accusation qui va de pair avec ce type de discours : ce ne sont que les ex-communistes qui ont eu le plus grand accès aux informations et aux ressources. Donc en s’opposant aux ex-communistes on s’oppose à une mauvaise gestion économique et on se crée une légitimité.

A coté de cette motivation qu’on peut appeler qualitative s’ajoute une motivation stratégique liée aux buts politiques et électoraux des partis politiques. Tous les partis roumains ont eu des difficultés à construire une identité politique qui aurait pu répondre à une base sociale structurée. Presque tous les partis ont eu le même type de discours qui s’adressait à l’électorat entier. Les messages peu ciblées et très combinatoires ont été cachées par un appel aux sentiments moraux et à un esprit justicier qui paraissent convaincre un électorat émotionnel. Cette stratégie fait partie de ce que Ralf Dahrendorf appelait snapshot politics. Un très bon exemple du changement du discours au sens de l’adoption d’un projet anticommuniste est le PNL, un parti historique très modéré par rapport à la gestion du passé communiste et qui a repris cette opposition pendant et après les dernières élections en soutenant par exemple une loi de lustration. C’est un grand changement du parti, surtout après la décision de 2000 quand le PNL était prêt de signer un accord avec le PSD. Récemment même le PSD (les déclarations de presse de Mircea Geoana ou Ion Iliescu) s’est proposé d’appliquer un processus de lustration interne, qui n’a resté évidemment qu’au niveau du discours.

Tout cela s’explique à mon avis par l’adaptation rapide des partis politiques roumains aux situations conjoncturelles ou bien par l’opportunisme politique. Le découplage entre le politique et le social devient ainsi évident, car les sondages d’opinion des premières années du postcommunisme montrent un intérêt pour la qualité de la vie et les problèmes très précis liés à cela et pas pour des chasses aux sorcières. De plus, il est très difficile de définir le degré d’acceptation de ce thème par la société. La seule partie de la société qui bénéficie d’une transparence accentuée est ce qu’on appelle la société civile et qui comprend les fondations et associations civiques.

Les associations civiques peuvent aussi donner une pulsion au débat sur le passé communiste, mais cette pulsion ne devient significative que par une reprise par les partis. Il y a par exemple la Société Timisoara ou l’Association des Anciens Détenus Politiques de Roumanie qui ont toujours fait du lobby auprès les institutions de l’Etat ou les partis politiques pour avancer certaines politiques.

Pour résumer, il s’agit d’une dispute qui se crée au niveau du discours politique pour des raisons stratégiques des partis, mais qui repose sur un fond historique, plus précisément les conditions de la transition roumaine, la disparition du PCR, les doutes entourant les nouveaux leaders politiques et une série de décisions politiques qui ont entraîné des suspicions.

 

Perspectives sur le processus de lustration en Roumanie

 

Un sondage d’opinion publié par le journal « Ziua » le 9 mai 2006 montre un intérêt renouvelé d’une partie assez importante de la société roumaine pour la question des sanctions que les personnes qui ont eu des relations avec le PCR doivent subir. Par exemple 37% des roumains pensent que les collaborateurs de la Securitate devraient être empêchés de déposer leur candidature, 43% disent que les anciens employés de la Securitate occupent maintenant des fonctions importantes dans les domaines économique et administratif et 63% proposent que les dossiers du PCR et de la Securitate soient affichés sur un site Internet[3]. Sans discuter les mécanismes psychologiques qui pourraient expliquer ces résultats, il faut remarquer que ce thème parait constituer un sujet important de l’agenda public. « Institutionnaliser l’individualisation de la culpabilité »[4] est une très belle métaphore, mais la réalité ne peut qu’offrir des surprises.

Les arguments en faveur de l’application du processus de lustration en Roumanie peuvent être classifiés en arguments d’ordre moral, institutionnel et symbolique. Ces trois types d’arguments sont étroitement liés et également importantes, mais dans une logique temporelle qui vise le long terme je propose la hiérarchie suivante :

Les arguments institutionnels

  • Le plus fort des arguments pour la lustration est à mon avis la diminution des chances d’un certain type de pouvoir et d’exercer le pouvoir politique et l’autorité de se perpétuer. Les personnes liées au régime communiste par les fonctions détenues ou les privilèges sont les porteurs d’une mentalité et d’une culture institutionnelle / politique qui n’est plus compatible aux mécanismes de la démocratie. Cette mentalité est fréquemment associée à la corruption, à un engrenage de relations clientélistes, à un usage dans des buts personnels des biens publics etc. De plus la lustration favoriserait une rotation du personnel et avantagerait les jeunes, qui sont découragés par ce système clientéliste. La lustration ne garantisse pas le développement d’une méritocratie, mais indirectement et avec le temps elle apportera une nouvelle culture institutionnelle, une nouvelle élite (politique aussi), plus professionnelle et plus responsable (dans le sens du mot anglais responsive).

 

Les arguments symboliques

  • Le démarrage du processus de lustration signifierait l’engagement pour une rupture définitive et totale avec le passé communiste, un engagement pour la démocratie. Plus précisément ça veut dire la condamnation d’un régime liberticide et l’assurance que toute attente de le rétablir sous n’importe quelle forme est nulle.
  • Une loi de lustration donnerait à la Roumanie une apparence d’honorabilité et de crédibilité aux yeux des partenaires externes occidentaux et montrerait que la Roumanie est aussi ferme sur sa voie démocratique que les autres PECO.
  • Si les parlementaires donnent leur vote pour un projet de loi de lustration qui les affectera les uns directement c’est un signe de maturité politique qui est susceptible à créer une communauté de confiance entre la société et le pouvoir. L’histoire de la Roumanie nous a offert dans le passé (le XIXème siècle) l’exemple des hommes politiques qui au nom des idées ont fait des projets de réforme qui attaquaient leurs propres privilèges.

 

Les arguments moraux

  • Punir des crimes passées ou seulement sanctionner un type d’association avec l’ancien régime c’est d’accorder une satisfaction aux milliers de victimes du régime communiste et à leurs descendants qui peuvent se sentir aliénés dans une société qui ne leur reconnaît pas les souffrances.
  • Lustration peut signifier aussi la construction d’un nouvel imaginaire collectif qui met l’accent sur la mémoire et pas sur l’amnésie. Rétablir la mémoire du passé communiste dans cette acception a le sens d’accepter ce qui s’est passé, de prendre conscience de cette période historique, d’assumer une certaine responsabilité.

 

Beaucoup d’objections peuvent être soulevées aux arguments présentés en faveur du processus de lustration. De plus le contexte, les acteurs et tous les autres facteurs qui interviennent à ce niveau posent tant de problèmes que ce processus paraît parfois impossible.

  • Une première difficulté de l’application d’une loi de lustration est celle de la construction des éléments probatoires pour que quelqu’un puisse être touché par cette loi. Le problème signalé par les historiens et les personnes chargées d’étudier les dossiers de l’ancien PCR et de la Securitate est celui de l’inaccessibilité de ces dossiers. Soit ils sont introuvables, soit ils ont reçu l’étiquette de secret d’Etat et sont bien gardés par certaines institutions de l’Etat.
  • Par rapport aux autres pays ex-communistes les roumains se sont décidés un peu trop tard à limiter l’accès des anciens communistes aux fonctions publiques. Les ex-communistes ont pu déjà influencer des zones importantes de la société, de la politique et de l’économie roumaine tout au long la période de transition. Une dé- communisation mise en place seize ans après la chute du communisme tient plus à une transformation de façade que d’une vraie purification, comme le dit le terme de lustration.
  • Après seize ans de discours d’amnistie/amnésie publique une loi de lustration pourrait provoquer des graves conflits sociaux. A part des anciens membres ordinaires du PCR qui peuvent se sentir menacés, il aura une forte ségrégation entre la cible de cette loi et ceux chargés de l’appliquer. C’est possible de rencontrer même des cas de vengeance, de chantage et de corruption (qui sont inévitables selon Claus Offe).
  • Il y a aussi une difficulté formelle qui touche la formulation et les conditions de la loi elle-même. Comment définir les personnes qui seront ciblées par cette loi ? Qui est légitimé à établir les catégories qui devraient être lustrées et celles qui y échapperont ? Comment s’assurer qu’on ne manque pas au respect des droits politiques et sociaux importants en appliquant cette loi ? Pour combien de temps on va limiter certains droits et comment établir quel est le meilleur intervalle pour cela ?
  • D’après l’historien Stejarel Olaru 40 000 personnes seront affectées par la lustration en Roumanie[5]. La démission d’un si grand nombre de personnes pourrait affecter certains secteurs de l’activité de l’Etat et peut être qu’il y aura une difficulté à trouver le personnel spécialisé.

Apres cet effort de trouver les arguments pour et contre la lustration la difficulté de formuler une option à ce propos me paraît encore plus grande. Le seul avantage sera de tester la réponse de la classe politique et de la société dans le contexte d’une décision si radicale que la lustration.

 

Bibliographie

 

IONESCU, Alexandra, „La résurgence d’un acteur politique en Roumanie. Le Parti National Paysan Chrétien-Démocrate”, in Studia Politica. Romainian Political Science Review, Vol. II, No. 1, 2002, pp. 141-201

OFFE, Claus, „Varieties of transition. The East European and East German Experience”, Polity Press, 1996

SOARE, Sorina, Les partis politiques roumains après 1989, Editions de l’Université de Bruxelles, 2004

DE WAELE, Jean-Michel (éd.), Partide politice si democratie in Europa centrala si de est, Humanitas, Bucuresti, 2003

“Nomenclaturistii mai vinovati decat securistii”, in Ziua, 9 mai 2006, http://www.ziua.ro/display.php?id=199190&data=2006-05-09&kword=lustratie (18.05.2006)

 

[1] Voir par exemple Sorina Soare, Les partis politiques roumains après 1989, Editions de l’Université de Bruxelles, 2004, p. 234

[2] Alexandra Ionescu, „La résurgence d’un acteur politique en Roumanie. Le Parti National Paysan Chrétien-Démocrate”, in Studia Politica. Romainian Political Science Review, Vol. II, No. 1, 2002, pp. 141-201

[4] Sorina Soare, « Despre anticomunisme (Cehia, Polonia, Ungaria si Romania) », in Jean-Michel de Waele (éd.), Partide politice si democratie in Europa centrala si de est, Humanitas, Bucuresti, 2003, p. 70

[5] C’est une opinion exprimée par Stejarel Olaru dans une conférence organisée par le PNL le 15 mai 2006 sous la devise « Cine uita teroarea comunista o ajuta sa renasca ! »

 

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